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"Les animaux australiens dans le cinéma, les arts et la littérature"
Université Aix-Marseille, bâtiment Turbulence
12-13 novembre 2026
Colloque international organisé par Jean-Michel Durafour (Université Aix-Marseille) et David Roche (Université de Montpellier Paul-Valéry, Institut Universitaire de France)
Conférencière : Belinda Smaill (Monash University), autrice de Regarding Life: Animals and The Documentary Moving Image (2016)
Quand le britannique Nicolas Roeg filme l’outback australien dans Walkabout (1971), adaptation du roman du tout aussi britannique James Vance Marshall publié en 1959, il convoque tout un bestiaire de la faune australienne : varan, aigle d’Australie, lézard à collerette, buffle d’eau et, bien sûr, kangourous. De tels plans confèrent une valeur iconique à chaque animal, pris en lui-même, alors que le montage les rassemble dans un même mouvement comme incarnation de l’hostilité et de l’étrangeté de cet environnement. Pour le non-Australien, pour l’Occidental, étranger à cette étrangeté, et pour lequel le caractère proprement extra-ordinaire de la faune australienne (des mammifères à bec de canard, des quasi-rongeurs aux excréments cubiques, etc.) l’apparente à celle d’un autre temps ou d’une autre planète, les animaux n’existent que comme des images. Combien d’entre nous pourrons voir ces animaux autrement que dans des documentaires, dans des livres ou des zoos, qui relèvent tous, depuis les premiers dessins rapportés par les colons blancs du XVIIIe siècle, de la mise en scène et des phénomènes exotiques de spectacularisation ? Dans tous les cas, c’est pour nous d’abord par l’image qu’ils existent. Dans Walkabout, c’est seulement l’arrivée d’un personnage aborigène qui va, en quelque sorte, remettre ces animaux à leur place, à savoir comme composantes dans une écologie et une économie d’un environnement réel. De Pique-nique à Hanging Rock (Peter Weir, 1975) à la coproduction australo-états-unienne Crocodile Dundee (Peter Faiman, 1986), cette célébration de la faune australienne (crocodile, inséparables), littérale ou parodique, a fait les riches heures d’un certain cinéma australien : celui qui, le plus souvent, arrivait jusque sur nos écrans occidentaux.
La faune joue un rôle toute particulier dans l’idée que l’on se fait du sixième continent. Envisager de voyager en Australie, c’est tout de suite mesurer la menace que représentent les requins blancs au sud, les crocodiles marins au nord, les cuboméduses dans les eaux estivales et les serpents et araignées vénéneux sur terre. C’est aussi l’espoir de rencontrer des animaux peluches. Mais l’histoire animalière de l’Australie est aussi celle du danger de l’introduction d’espèces introduites par l’homme : qu’il s’agisse des dingos dont on estime l’arrivée il y a 5 000 à 10 000 ans et qui ont remplacé les prédateurs marsupiaux (comme le thylacine qui se réfugie alors en Tasmanie), des chats, renards, lapins, chameaux et moutons introduits par les colons blancs, ou encore plus récemment du désastre écologique provoqué par l’introduction du crapaud buffle pour éradiquer le coléoptère de la canne à sucre dans les années 1930. L’arrivée de ces espèces non natives donne lieu à une concurrence déloyale et conduit à amener des espèces endémiques (dont les dasyures) au bord de l’extinction.
Dans cette introduction d’espèces animales se joue aussi le miroir de quelque chose comme l’introduction des espèces visuelles du médium cinématographique – médium inventé par l’Occident à partir de sa propre culture visuelle (la Renaissance italienne dont il « naturalise » les options esthético-idéologiques) – sur le terrain d’une autre culture première et qui fait que le cinéma peut aussi largement être vu comme opérant une colonisation de la vue. Qu’est-ce que cela veut dire de filmer des mammifères dont les juvéniles se développent dans une poche extérieure, les dugongs ou autres kookaburras, dans un médium dont l’archéologie optique repose, chez Étienne-Jules Marey ou Eadweard Muybridge, sur la décomposition de l’envol du vraisemblable pélican ou du galop de n’importe quel cheval ?
Ce colloque propose ainsi d’explorer les modalités de représentation, de figuration voire d’expression des animaux australiens dans les arts, le cinéma et la littérature, de démêler leurs potentialités esthétiques, de considérer leurs implications culturelles, historiques, écologiques et anthropologiques. S’il existe de nombreuses études de cas sur les animaux dans certaines œuvres littéraires australiennes, les représentations animalières dans le cinéma et les arts a fait l’objet de moins de travaux universitaires, malgré la place centrale qu'occupent les animaux dans ces médias. Le symposium vise donc à favoriser le dialogue entre les représentations des animaux australiens dans divers médias et, plus généralement, entre les sciences humaines et les sciences exactes (voir l’ouvrage pionnier de Martin Mulligan et Stuart Hill, Ecological Pioneers: A Social Historia of Australian Ecological Thought and Action [2002]).
Parmi les pistes qui peuvent être explorées :
• La portée symbolique des animaux : que ce soit comme figures exotiques (Walkabout, Crocodile Dundee) ou hostile (la rivière infestée de crocodile de La Route est ouverte [Harry Watt, 1946]), comme symbole de l’Australie (les jeux olympiques avec toute une galerie d’animaux australian dans le classique de la littérature de jeunesse australien Koala Lou de Mem Fox et Pamela Lofts, publié en 1988) ou d’un environnement étranger au point d’en devenir fantastique (le bestiaire de Pique-nique à Hanging Rock ou de Long Weekend[Colin Eggleston, 1978]), le sanglier tueur de Razorback [Russell Mulcahy, 1984], le requin blanc mythique de Breath, roman de Tm Winton de 2008). Cette portée symbolique est aussi à considérer dans les rapports que peuvent entretenir les populations aborigènes aux animaux dans leur environnement (par exemple les oiseaux et les poissons dans le roman Carpenteria [Alexis Wright, 2006]).
• La question bio-environnementale (écologique I). Le continent australien est malheureusement connu pour la dévastation de sa faune : le thylacine (que nous ne connaissons plus que par quelques photographies en noir et blanc), les ravages collatéraux considérables causés par le crapaud buffle (Cane Toads: The Conquest [Mark Lewis, 1988]). Comble de l’inversion de ce fragile zootope, à tous les titres, antipodal : là où, de notre point d vue, nous paraissent terrifiants les serpents constricteurs et autres animaux venimeux, les crocodiles et les requins, la nature australienne redoute absolument un crapaud ou un mouton (dont l’arrivée coïncide avec celle... des bagnards de l’Empire britannique).
• Le décentrage de la perspective humaine (écologique II). Dans son ouvrage Dans l’œil du crocodile(2012), l’anthropologue Val Plumwwod raconte comment elle a survécu à l’attaque d’un saurien dans le parc national de Kakadu en 1985. Dans le cadre d’un travail critiquant certains fondements de la pensée occidentale, en particulier les dualismes tels que culture et nature, humain et animal, homme et femme (où le premier terme est toujours lexicalement valorisé au détriment du second), elle propose une anthropologie anti-cartésienne, qui n’est plus celle du sujet pensant mais de la proie : Je suis mangeable, donc je suis une proie ; je deviens l’animal de l’animal. Au départ du cinéma aussi, avons-nous rappelé, il y a l’animal, et Marey ne s’intéresse au mouvement humain qu’au titre d’exemple de la « locomotion animale » en général (titre de son ouvrage princeps de 1873). Ce décentrement est au cœur de nombreuses œuvres visuelles ou littéraires australiennes, comme lorsqu’il s’agit de créer de l’art avec un animal (Snake Drawing [Susan Jacobs, 2012]) ou d’exprimer une subjectivité post-humaine animalière Translations from the Natural World [Les Murray, 1980], The Animals in That Country [Laura Jean McKay, 2020], The Octopus and I [Erin Hortle, 2020]).
• Une autre manière de parler des ravages de la colonisation – La dimension animale native et la colonisation morbide par des animaux exogènes (Rick De Vos (dir.), Decolonising Animals, [2023]) amènent à étendre la question animale à la relation colons/autochtones, à l’extermination de ces derniers et à leur confinement dans des réserves et aux difficultés ouvertes par l’idiosyncrasie d’un cinéma aborigène au moyen d’un médium « blanc ». Cela transparaît en 1957 dans le célèbre récit de voyage colonisateur Voss de Patrick White, où le protagoniste explore l’outback avec du bétail et assisté par des pisteurs aborigènes. C’est tout aussi évident dans le titre du film Rabbit Proof Fence : Les chemins de la liberté (Philip Noyce, 2002), relatant le destin de trois membres des « générations volées », dans la chasse gratuite des kangourous dans Wake in Fright (Ted Kotchef, 1971). On peut aussi s’interroger sur la signification politique – refus de la cartepostalisation de leur environnement ? – de la quasi-absence d’animaux dans les productions récentes de cinéastes aborigènes comme Aaron Pederson, Ivan Sen et Warwick Thorton.
Les propositions de communication en anglais ou en français (dont un résumé de 300 mots, une courte biographie et quelques références bibliographiques) sont à envoyer à Jean-Michel Durafour (jean-michel.durafour@univ-amu.fr) et à David Roche (david.roche@univ-montp3.fr) d’ici le 30 avril 2026.
Comité scientifique : Salhia Ben Messahel (Université de Toulon), Claire Cazajous-Augé (Université Toulouse Jean Jaurès), Sarah Hatchuel (Université de Montpellier Paul-Valéry), Alice Leroy (Université Gustave Eiffel), Belinda Smaill (Monash University)



